Syndicat du personnel enseignant du Collège Ahuntsic (FNEEQ-CSN)

Cinq projets pilotes

qui dévoilent bien les enjeux des orientations ministérielles sur l’avenir des cegeps
mardi 8 février 2005

Résumé d’un document produit par le comité École et société de la FNEEQ intitulé « Projets pilotes : une première analyse » - janvier 2005 (29 pages)

 L’« appel d’offre »

L’été dernier, à la suite du retentisssant échec de son colloque sur l’avenir des cégeps, le ministre Reid annonce qu’il autorise les administrations scolaires régionales et collégiales à lui soumettre des projets pilotes, sans en préciser les contours, le cadre ou les objectifs.

Tout au plus, invoque-on les défis que pose la mondialisation, l’adaptation obligée aux « nouvelles réalités », ou des impératifs modernes de souplesse et d’efficience, soi-disant incontournables. Pour l’essentiel, le ministre reprenait les préoccupations exprimées et les pistes d’action proposées par la Fédération des cégeps (autonomie des collèges, diversification des profils institutionnels, mode de gouvernance, harmonisation entre la formation professionnelle et technique, etc). Et c’est cette dernière préoccupation qui a conduit le ministre à demander qu’on lui soumette des projets pilotes qui soient de nature à concrétiser cette articulation.

 Examen de cinq projets

Cet « appel d’offre » a généré l’improvisation d’une dizaine de « projets pilotes » qui ont ainsi été déposés au cours de l’automne sur la table du ministre. Ces projets, pour la plupart, ont été élaborés en vase clos et dévoilés au dernier moment ; certains ont soulevé un tollé de protestations dans les syndicats concernés, voire dans les médias.

D’une dizaine de projets soumis, cinq ont été retenus pour étude parce qu’ils sont susceptibles d’être implantés dès septembre prochain. Ces projets sont maintenant devenus des « projets d’initiatives partenariales régionales de rapprochement de la formation professionnelle et technique ».

Les cinq projets retenus sont ceux de : Saint-Félicien, Beauce-Etchemin, Lanaudière, Valleyfield et Drummondville.

Les projets proposent pour la plupart des ententes, harmonisation ou fusion complète ou partielle de services mais aussi d’offres de formation générale, professionnelle et technique entre les cegeps d’une part et les commissions scolaires d’autre part ; et parfois même avec un centre universitaire (Beauce-Apalaches).

L’élaboration, la gestion ou la mise en place des projets serait faite en collaboration avec les administrations municipales et régionales, des représentants du milieu des affaires, d’Emploi-Québec, et de nombreux autres organismes, dont des Conseils locaux de développement (CLD), des Municipalités régionales de comté (MRC) et des Conférences régionales des élus (CRE). Notons l’absence généralisée dans tous ces projets d’enseignants ou de leurs représentants.

Les buts visés par les divers projets comprennent :

  • la fusion des services destinés aux entreprises et aux travailleurs ;
  • la mise en commun des services de promotion, d’information scolaire, d’orientation scolaire et professionnelle, du placement étudiant ;
  • la mise en commun de leurs ressources humaines et financières ;
  • l’élaboration, d’une filière de formation fluide dans un secteur d’activité économique régionale qui servirait de modèle pour d’autres domaines d’intervention ;

Dans plusieurs projets, les promoteurs précisent que la fusion nécessite des changements majeurs aux encadrements légaux et réglementaires ainsi qu’à l’encadrement des relations de travail, visant à :

  • assurer la fluidité des passages interordres ;
  • assouplir les règles d’admission aux programmes ;
  • modifier les règles d’organisation de l’enseignement, dont les calendriers scolaires ;
  • exercer un droit de certification intermédiaire ;
  • établir des DEC par modules ou en enseignement individualisé ;
  • assouplir les contenus de formation générale ;
  • permettre que la formation professionnelle puisse sanctionner la formation générale.

 Des enjeux majeurs

Le but avoué des cinq projets à l’étude semble donc assez clair : rapprocher les formations professionnelle et technique et permettre des cheminements plus harmonieux.

Dans les faits, on veut tout bonnement transférer dans les régions la gestion de nouvelles coupures budgétaires. Rappelons-nous que le gouvernement a déjà utilisé cette stratégie avec les municipalités.

Si la fluidité des parcours doit signifier que les contenus ou la facture générale de ces derniers soient différents d’une région à l’autre, nous allons vers une accentuation des problématiques de mobilité des étudiants, de reconnaissance du diplôme et d’équité quant à la carte de formation et à son financement.

De plus, la différence de taille entre les appareils administratifs du secondaire et ceux du collégial fait craindre le pire. Par exemple, plusieurs projets proposent un guichet unique de formation sur mesure. Qui décidera des formations à offrir, le collégial ou le secondaire ? Qui en profitera ?

 Déqualification de la formation technique

L’un des dangers majeurs que comportent certains projets pilotes, c’est de mener à une véritable déqualification de la formation collégiale, sacrifiant la qualité de celle-ci à la multiplication des qualifications ou diplômes réclamés par certaines entreprises de certains secteurs du marché du travail, et ce, sous le couvert de la recherche de « parcours plus fluides ».

L’effectif de la formation professionnelle au Québec est constitué actuellement d’environ 80% d’adultes. La difficulté majeure, dans ce secteur, ne découle pas d’un manque d’harmonisation des programmes. Elle relève surtout d’un désintéressement important des élèves du secteur professionnel à poursuivre leurs études.

Les tentatives d’harmonisation des programmes professionnels et techniques qui ont eu lieu dans le passé ont montré que le problème n’est pas de cerner ce qui, entre les deux niveaux de formation, pouvait être considéré comme équivalent en vue d’éviter des répétitions : c’est plutôt de convaincre une masse critique suffisante d’élèves de s’engager dans cette voie.

Tout cela laisse entrevoir un vaste ensemble d’opérations sur la grande majorité des programmes qui ont été révisés selon l’approche par compétences. Serons-nous appelés, à moyen terme, à refaire dans les établissements l’ensemble des réflexions sur les fils conducteurs de certains programmes, sur le choix des disciplines et sur de nouveaux profils de sortie, dans le but de pouvoir les découper en modules ?

Les transformations rapides du travail ne pointent-elles pas vers la nécessité d’une formation davantage fondamentale, axée sur le générique plutôt que sur l’instrumental ? Au nom de quoi pourrait-on, aujourd’hui, saucissonner cette formation cohérente, solide et intégrée dont on nous a tant vanté la nécessité pour mettre l’approche programme en place, il n’y a pas si longtemps ?

Le découpage des formations n’est malheureusement pas le seul danger que laisse craindre la lecture des projets. La possibilité de réunir dans une même classe des élèves se destinant à des diplômes différents est annoncée dans le projet de Rimouski et on peut croire qu’elle est envisagée à Lanaudière.

Il est clair pour les enseignantes et les enseignants que le même énoncé de compétence, dans un contexte d’études professionnelles, n’a pas nécessairement la même portée ni la même profondeur que dans un contexte d’études techniques. Le bagage des étudiantes et des étudiants en matière de formation fondamentale et leur niveau d’intérêt pour la chose académique impliquent des différences qualitatives certaines entre les apprentissages visés ; ces différences posent des difficultés sérieuses à toute tentative de jumeler des effectifs aux ambitions scolaires différentes.

Que fera-t-on quand il faudra concrètement choisir, promesses ayant été faites aux élèves d’un parcours harmonieux, entre les exigences actuelles de la formation technique et le volume de celles et ceux qui pourront la réussir ?

 Changement des conditions d’admission

Le fait qu’on propose dans plusieurs projets des changements aux conditions d’admission au DEC, en lien avec une marge de manœuvre annoncée à ce chapitre pour les collèges par le ministre Reid, ne nous rassure pas quant au maintien de la qualité actuelle de la formation. Les orientations ministérielles annoncées dernièrement confirment nos inquiétudes. En effet, les collèges pourraient dorénavant déterminer des conditions particulières d’admission pour répondre « à des nouveaux besoins de formation dans des secteurs de pointe en émergence ».

 La formation générale encore dans la ligne de mire

La formation générale est souvent présentée dans ces projets comme un obstacle à l’harmonisation de programmes techniques et professionnels qui requiert de la souplesse, de la flexibilité et de la motivation pour les jeunes. Le projet de Valleyfield est très explicite : « une des problématiques vécues à l’ordre collégial serait la réussite au secteur technique entravée par la difficulté de réussir la formation générale. »

Certains projets comme celui de Drummondville prévoient des AEC qui intègreraient des éléments de formation générale, notamment des cours de français et de méthodologie qui conduiraient à des certifications intermédiaires. Ces certifications intermédiaires pourraient alors s’appliquer à toutes les formations possibles. Ce qui est visé, ici, c’est l’enseignement des humanités classiques, qu’on devrait remplacer par des disciplines contributives pour une meilleure intégration entre la formation générale et la formation spécialisée.

On ne jugera peut-être plus nécessaire de suivre trois cours de philosophie et quatre cours de littérature pour devenir un futur technicien. Il suffira de maîtriser un minimum de connaissances en langues française et anglaise pour atteindre des compétences en réponse à des besoins particuliers du marché du travail. On constate à quel point la culture générale est malmenée au profit d’une approche utilitariste qui s’insinue partout. Quant aux cours complémentaires, on pourrait penser qu’ils changeront de vocation et qu’ils deviendront des cours de mise à niveau.

 L’entreprise servie avant tout

Le développement de la filière professionnelle et technique serait donc ainsi régionalisé, donc à géométrie variable et sans réel contrôle étatique.

À voir la liste des « partenaires » qui se sont associés ou seront associés à ces projets, on pourrait croire qu’il s’agit là d’intervenants communautaires ou associatifs. Il n’en est rien. La gouvernement Charest a aussi réformé discrètement la composition de plusieurs de ces organismes pour y faire une plus grande place aux entreprises et autres chambres de commerce.

Même s’il est difficile de mesurer l’influence exacte que pourra exercer effectivement le milieu du travail sur la facture des programmes, l’inquiétude demeure légitime. En tout cas, dans certains projets, la volonté d’établir un maillage étroit entre les certifications intermédiaires et le marché du travail est nettement exprimée.

 Les conséquences sur nos conditions de travail

Un des principaux intérêts de ces projets, pour le gouvernement, est certainement la question financière et les économies qu’ils pourraient générer. On en parle dans tous les projets. L’idée, c’est de réduire les coûts par la rationalisation et la mise en commun des ressources humaines, matérielles et financières sur un territoire donné.

Il est donc important de se demander quelles seront les répercussions sur nos emplois et nos conditions de travail. Ils auront sans doute pour effet de réduire le personnel de soutien et professionnel qui ne laissent présager rien de bon quant à la qualité des services.

Les projets pourraient avoir des conséquences importantes sur les conditions de travail du personnel enseignant. Par exemple, on propose la création de cours et de troncs communs. Ou encore, on veut amener les enseignantes et les enseignants à travailler dans une nouvelle approche d’harmonisation des programmes. On parle même de « changement de culture attendu ». On propose aussi des emplois provisoires, pour mieux s’ajuster aux besoins des entreprises locales.

On ne parle plus seulement de l’adaptation au marché du travail mais de l’adaptation aux besoins de l’entreprise de la région. Les modules de formation seront mis en place spécifiquement pour eux. Ce qui pourrait avoir un impact important sur nos conditions de travail. Par exemple, un nouveau projet développé récemment par le collège de Granby prévoit l’implantation de trois modules pour la relance du programme de technologie de génie industriel. Le principe de base est une succession de modules pouvant conduire à des certifications intermédiaires et, par cumul de modules, conduire à un DEC ou à des AEC. On propose alors l’adaptation de la formation générale, des modifications aux cours complémentaires pour intégrer des cours de mise à niveau de mathématiques et de français, de nouveaux critères d’admission, la rémunération des enseignants à la leçon, des formations à durée variable pouvant s’étaler tout au long de l’année, l’accès à la liste d’ancienneté du secteur régulier pour la formation continue, etc.

Il importe d’être vigilant parce que nous pourrions être les premières victimes de ce type de projets. L’approbation par le ministère et l’implantation dans les collèges de ces formations courtes pourrait se faire à toute vitesse. Dans le contexte de précarité de l’emploi et de certains programmes en difficulté, les enseignants pourraient ne pas être en mesure de dénoncer ces projets.

Dans ce contexte, qu’adviendra-t-il des départements, des programmes, de la commission des études ou même des accréditations syndicales ?

Certains proposent aussi des modifications de l’organisation scolaire, et demandent par exemple de revoir le calendrier scolaire pour tenir compte des besoins des étudiantes et des étudiants ou des employeurs.

Comme il fallait s’en douter, pour mener à terme les projets, les promoteurs demandent au gouvernement de lever les obstacles. Par exemple, dans le projet de Valleyfield, on veut de la souplesse et de la flexibilité dans la réglementation existante. On veut revoir particulièrement les règles d’admission pour assurer la possibilité d’un cheminement scolaire harmonieux. On exige des aménagements aux conventions collectives pour faciliter l’harmonisation des programmes.

Il est clair que si le ministre Reid va de l’avant avec ces projets, ils auront un impact sur nos conditions de travail et sur les négociations en cours. On pourrait faire valoir que la réalisation des projets doive passer nécessairement par la décentralisation de nos conventions collectives. Ils voudront nous mettre devant le fait accompli.

 Conclusion

Les projets pilotes fournissent donc un aperçu de ce qui se profile derrière les Orientations ministérielles sur l’avenir de l’enseignement collégial québécois , déposées en janvier 2005.

Il y a nettement une volonté de la part du ministre Reid d’aller de l’avant avec ces projets pilotes. Tout est en place pour en faciliter l’implantation. En effet, nous retrouvons des mesures telles que la possibilité pour un collège de d’établir des conditions particulières d’admission, de déterminer des sanctions intermédiaires, d’élaborer de nouveaux programmes de DEC, de mettre sur pied des partenariats avec des établissements d’enseignement secondaire ou d’enseignement universitaire afin de tenir compte de réalités régionales, etc.

Plusieurs aspects de la démarche entreprise par le ministre Reid, en particulier les récentes orientations ministérielles, clarifient la mise en place dans notre système d’éducation d’éléments déstructurants dont les effets pourront être, à terme, aussi profonds que ceux d’une vaste réforme. L’absence de balises garantissant le maintien de la qualité de la formation collégiale, la remise en question de l’universalité de la gouvernance du système éducatif, l’absence de toute analyse sérieuse de la problématique de la formation professionnelle, l’absence de volonté de consulter sérieusement : tout cela doit être dénoncé et mérite d’être combattu. Les enjeux et les impacts sur l’avenir de notre société nous commandent la prudence, le discernement et l’action.


titre documents joints

Cinq projets pilotes (résumé)

8 février 2005
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(3 pages)


Projets pilotes : première analyse

8 février 2005
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Comité École et société - FNEEQ-CSN (29 pages)


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